Quand le grand vent numérique fracasse les fenêtres, la liberté s’engouffre, les revenus s’envolent, que reste-t-il pour les créateurs?

Hier,  les cinéastes recevaient les réactions à leur œuvre après sa diffusion. Cette diffusion se déroulait selon une chronologie linéaire de distribution, qui allait de la sortie en salles à la diffusion à la télévision hertzienne avec, entre les deux, ventes de vidéos et DVD, vidéo sur demande, télévision payante.

Aujourd’hui, ces fenêtres de diffusion sont fracassées, les cinéastes recrutent leur auditoire avant même que la première image soit tournée, le grand écran est une méthode de diffusion parmi d’autres et pas nécessairement la plus lucrative.

Le film 2 fois une femme de François Delisle, par exemple, est diffusé simultanément en salles et sur Illico, la vidéo sur demande de Vidéotron. Selon François Delisle, le film sur grand écran, en salle, ça tend à disparaître, (…). C’est un moyen de diffusion qui sera peut-être seulement réservé qu’aux gros films et aux festivals. On est déjà en retard par rapport à ce qui se passe aux États-Unis. (Le Soleil, 30 octobre 2010)

L’auditoire cible d’un film, selon Peter Broderick, un spécialiste de la distribution de films, grand explorateur de toutes les nouvelles avenues numériques (entendu dans l’événement N’oubliez pas de partager de l’Espace infusion organisé dans le cadre du Festival du nouveau cinéma) doit se recruter dès la germination de l’idée. Il faut déployer la stratégie de marketing en fonction de cet auditoire et l’impliquer dans le développement du projet du début à la fin. (Cliquer ici et ici pour un compte rendu complet de cette journée et d’autres exemples des nouveaux modèles de financement et de distribution.)

L’Internet permet d’élargir les sources de financement aux fans. C’est ce qu’on appelle le crowd funding. On peut ainsi devenir “coproducteur” du prochain film de Xavier Dolan, Lawrence Anyways, sur le site français Touscoprod (qui a une fenêtre canadienne depuis peu), un site qui offre aux internautes de contribuer à un film indépendant pour aussi peu que 15$. Les revenus recueillis de cette façon, du moins au Québec, sont encore minimes, – par exemple l’objectif pour le film de Dolan est de 50 000$.

On trouve aussi sur le web des plateformes de distribution de film comme Mubian online movie theater where you watch, discover, and discuss auteur cinema. On peut y visionner, pour 3$, des films comme Un chien Andalou de Bunuel, L’Avventura d’Antonioni, Dogville de Lars Von Trier.

Tout cela est rafraîchissant, dynamique, innovateur, on appelle ça un écosystème de distribution, on se félicite de l’impact des médias sociaux sur une industrie qui s’essoufflait, mais tout cela me laisse tout de même songeuse.

Au bout du compte, qui tire vraiment profit de la migration de l’industrie audiovisuelle vers l’univers numérique? Est-ce que ce serait bien davantage ceux qui contrôlent les canaux donnant accès à ces nouvelles fenêtres de promotion et de distribution que les créateurs?

Le cinéma a été le premier véritable média culturel de masse. C’est un art fortement lié à l’identité culturelle d’une nation. C’est une industrie qui su s’adapter à de nombreuses transformations technologiques, du kinétoscope au cinéma tridimensionnel d’aujourd’hui.

Au Canada, les gouvernements fédéral et provinciaux ont décidé par le passé qu’on avait besoin d’une industrie cinématographique nationale et ils ont mis en place des structures et des outils pour la construire.

Résultat : plus de 70 % du financement des films canadiens produits en 2008 provenait de sources gouvernementales, 37% du Fonds du long métrage du Canada géré par Téléfilm et 36% d’autres sources gouvernementales (subventions provinciales, crédits d’impôts, etc.) Malgré cela, la part de marché des films canadiens était de 3%. C’est l’une des parts de marché domestique la moins élevée des pays comparables au Canada (en France elle était de 45% cette année-là).   C’est-à-dire que sur les 919 millions de dollars payés par les Canadiens pour visionner un film en salles, 26,3 millions sont allés à des films canadiens. Et cette part de 3% serait encore plus maigre, n’eut été du succès relatif des films québécois dans leur marché: les films en anglais récoltaient 1,1% de part, tandis que les films en français en récoltaient 13,8%¹.

Est-ce que l’écosystème mis en place par les pouvoirs publics pour soutenir l’industrie va survivre à l’ère numérique? Comment sera financée la création cinématographique à l’avenir?

Quelques chiffres : pendant que les Canadiens dépensaient près d’un milliard de dollars pour aller au cinéma en 2008, ils donnaient 4 milliards à des services Internet à large bande et 7 milliards à des entreprises de distribution de radiodiffusion (EDR)².

Les EDR doivent participer au financement des émissions de télévision canadienne en versant une (modeste) partie de leurs revenus dans un fonds dédié à cette fin. Les fournisseurs de services Internet, dont les revenus augmentent avec l’augmentation du téléchargement de contenu vidéo (ce que je viens d’expérimenter personnellement en achetant une série de télévision américaine en ligne, ce qui a fait augmenter ma consommation de bande passante au-delà du maximum de mon forfait et m’a coûté 40$… quand je m’en suis aperçu, je me suis sentie pas très observatrice aguerrie!), les FSI, donc, n’ont pas à verser un sou de leurs profits pour le contenu qui circule sur leurs bandes.

Et il n’est pas question pour l’instant de leur demander de le faire: la cour d’appel fédérale, appelée en renfort par le CRTC pour se prononcer sur la question, a statué en juillet de cette année que les fournisseurs de services internet ne sont pas des entreprises de radiodiffusion et n’ont donc pas d’obligation, ni de responsabilité par rapport au contenu qu’ils transmettent.

Mais laissons ces considérations mercantiles et entrouvrons  un voile sur l’avenir de ce contenu.  Je vous encourage fortement, si ce n’est pas déjà fait, à visionner la vidéo du groupe canadien Arcade Fire, The Wilderness downtown (attention: il faut le visionner avec le fureteur Google Chrome – oui, cette magie est impossible à réaliser sans les gros moyens des maîtres actuels de l’Internet…)

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Rapport annuel 2008-2009 Téléfilm Canada).

Rapport de surveillance des communications, CRTC 2010

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