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Brève histoire du financement des productions médiatiques au Canada

Le 2 décembre dernier j’ai fait une présentation dans le cadre des Rendez-vous d’affaires du numérique organisés par le Regroupement des producteurs multimédia (RPM) autour du thème FINANCEMENT ET MODÈLES INNOVANTS: SOMMES-NOUS PRÊTS POUR LES NOUVEAUX DÉFIS?

Nous étant les producteurs multimédia bien entendu.

Le titre de ma présentation était, pour faire court :  Perspectives d’avenir des contributions du secteur privé au financement des contenus : les changements proposés par le CRTC à ses politiques relatives aux Fonds de production indépendants certifiés et quelques autres formes de réglementation et mesures fiscales.

En fait, je me suis aperçu, mais après la publication du programme, que j’aurais faire plus simple et l’appeler : Perspectives d’avenir des partenariats créés par les politiques publiques.

Voici le texte de ma présentation:

Le terme « partenariats créés par les politiques publiques » est du CRTC qui l’utilise pour parler des mesures mises en place pour s’assurer que tous les éléments du système de radiodiffusion contribuent au financement de la programmation. Ces partenariats, c’est l’obligation pour les entreprises de distribution de radiodiffusion, EDR dans le jargon du Conseil, de verser 5% de leurs recettes annuelles brutes à des fonds de production.

Je vais donc vous parler de la consultation lancée par le CRTC fin octobre au sujet de ses politiques relatives aux Fonds de production indépendants certifiés.

Pour mettre cette consultation en contexte, je vais d’abord présenter brièvement l’histoire du financement institutionnel pour la production audiovisuelle au Canada. Et en conclusion, un rappel de quelques hypothèses de financement – d’autres « partenariat public/privé » – qui ont été évoquées ces dernières années, comme par exemple la fameuse taxe Netflix.

Les fonds indépendants certifiés – un peu d’histoire

Pourquoi ces fonds existent-ils ?

Il faut revenir à 1983, quand le gouvernement fédéral a créé le Fonds de développement de la production d’émissions canadiennes de télévision qui était financé par le gouvernement et administré par Téléfilm.

Dix ans plus tard, le CRTC créée Le Fonds de production des câblodistributeurs, à la suite d’une audience portant sur la structure de l’industrie, qui se sentait menacée par l’arrivée des satellites de radiodiffusion directe américains : les « étoiles de la mort » … qui auraient pu – si le CRTC n’était pas intervenu, diffuser au-delà de 500 chaînes de télévision étrangères. (C’était l’époque où on venait de découvrir la compression vidéonumérique qui permettait de loger plusieurs chaînes sur un même transpondeur de satellite.)

Les câblodistributeurs ont alors proposé de contribuer au financement de la programmation en échange du maintien d’une majoration tarifaire temporaire approuvée quelques années auparavant : ils verseraient la moitié des revenus à un nouveau Fonds de production des câblodistributeurs (et ils étaient autorisés à conserver l’autre moitié des revenus).

Ce partenariat est devenu une condition de licence pour toutes les entreprises de distribution de radiodiffusion (y compris les nouveaux satellites de radiodiffusion directe canadiens – les américains ont été repoussés à la frontière) : les EDR doivent contribuer 5 % de leurs recettes annuelles brutes à un fonds de production indépendant pour la création d’émissions canadiennes.

Par la suite ce Fonds a été fusionné avec le Fonds de développement de la production d’émissions canadiennes de télévision (FDPECT) et leur rejeton s’est d’abord appelé le Fonds de télévision et de câblodistribution pour la production d’émissions canadiennes (le FTCPEC) – puis il est devenu le Fonds canadien de télévision en 1998.

En 1997, le Conseil décidait qu’au moins 80 % de la contribution des EDR devait aller au Fonds de développement de la production d’émissions canadiennes de télévision et que le 20% restant pouvait être un ou plusieurs fonds administrés par un organisme indépendant, existants ou nouveaux.

Fin des années 90, les nouveaux médias débarquent sur ce qu’on appelait alors l’autoroute de l’information, ou encore l’inforoute. Le gouvernement fédéral crée le Fonds pour le multimédia (administré par Téléfilm) en 1998, qui deviendra le Fonds des nouveaux médias du Canada en 2001.

Puis, le FCT est fusionné avec le Fonds des nouveaux médias et devient le Fonds des médias canadiens (FMC), financé par le gouvernement fédéral et les contributions des EDR.

En 2010, le CRTC modifie les critères d’admissibilité à l’égard des fonds de production indépendants pour qu’ils puissent servir à des projets néomédiatiques et au développement d’émissions (pilotes).

Afin de veiller à ce que le financement de projets néomédiatiques autonomes ne nuise pas indûment au financement de productions télévisuelles, le Conseil établit à 10 % par année la contribution maximale des EDR pouvant être versée à un ou plusieurs fonds de production indépendants.

Avis de consultation sur les politiques relatives aux fonds de production indépendants certifiés

En mars de cette année, le CRTC a annoncé une première partie des changements à venir à la suite de la consultation Parlons Télé.

Parmi ceux qui ont fait la manchette, il y a eu la réduction des quotas d’émissions canadiennes,  l’élimination de la politique d’exclusivité des genres et les changements aux forfaits des télédistributeurs.

Mais certaines observations du CRTC – à mon avis, un peu passées inaperçues – portaient sur les faiblesses du secteur de la production indépendante.

Le Conseil a écrit, par exemple, que le système de financement actuel ne favorise pas la capitalisation du secteur de production canadien, qui est trop dépendant du financement public.

Son diagnostic :

  • Les producteurs indépendants sont incités à exploiter leur affaire comme un service de l’industrie qui fonctionne de projet en projet ;
  • Les services de programmation acquièrent du contenu à la pièce, sans vraiment tenir compte du développement d’émissions à long terme ;
  • Les deux parties s’appuient fortement sur les subventions ou investissements gouvernementaux pour assurer leur viabilité.

D’après des données extraites du rapport annuel du FMC, et rapportées dans la décision du CRTC, voici le portrait du marché francophone en 2014 :
graphique blogue

Les financements institutionnels, ceux émanant des « partenariats créés par les politiques publiques », représentaient 55% du financement des émissions canadiennes. Les radiodiffuseurs sont les deuxièmes investisseurs avec 42%. Les producteurs avaient investi 2% de leur propre argent dans leurs productions.

Du côté du marché anglophone les producteurs avaient investi 4%, les radiodiffuseurs 29% en licences et les autres sources – des sources étrangères en grande partie – représentaient 13% du financement.

Dans sa Politique réglementaire de radiodiffusion CRTC 2015-86, donc, le CRTC a indiqué qu’il allait examiner ses politiques sur les FPIC « afin de s’assurer qu’elles accordent une plus grande souplesse en matière de financement de la programmation canadienne ».

L’objectif est de s’assurer que les FPIC contribuent « davantage à un secteur de production canadien plus robuste et bien capitalisé, mieux en mesure d’exploiter à long terme les occasions de revenus et de s’associer à des radiodiffuseurs ».

Bref, que ce secteur soit en mesure de réinvestir ses profits dans la production.

La consultation porte sur la façon dont ces fonds peuvent contribuer au système de télévision de l’avenir et aborde des questions comme la gouvernance et les exigences de rapport.

On se rappellera qu’actuellement les fonds sont certifiés par le CRTC si les projets médiatiques numériques choisis :

  • Ont conclu une entente de développement avec une entreprise de radiodiffusion autorisée ou sont liés à une production elle-même admissible à un financement ;
  • Si le fonds accepte des projets médiatiques numériques non liés à une émission de télévision, un maximum de 10% du fonds est consacré à leur financement.

Donc, si je calcule bien il y aurait tout au plus 6 millions $ par année qui peuvent revenir à des projets médiatiques numériques autonomes, non liés à des émissions de télévision, puisque les FPIC génèrent un financement d’environ 60 millions $ par année.

Parmi les questions de la consultation sur lesquelles le mémoire du RPM va particulièrement se pencher, il y a celles-ci qui figurent dans le bloc de questions portant sur les contributions des FPIC à un « système de télévision souple et tourné vers l’avenir » :

Q6. Quelles mesures incitatives le Conseil pourrait-il adopter en vue d’augmenter et de promouvoir la création de productions en ligne ? Quels obstacles liés au financement de productions en ligne, s’il en est, devraient être supprimés, et pourquoi ?

Q.7 Quelle serait l’incidence sur l’ensemble de la création de contenu canadien de la suppression de l’exigence selon laquelle un producteur doit avoir conclu une entente sur les droits de diffusion ? Par exemple, cela permettrait-il la création d’un plus grand nombre de productions en ligne ?

Et celles-ci, portant sur les critères de certification des fonds

Q.12 Quelle modification, s’il en est, devrait-on apporter aux sommes qui peuvent être allouées à des projets médiatiques numériques non liés à des émissions de télévision ? Est-il même nécessaire de limiter le financement de ces types de productions ?

Q.14 La définition de « projet médiatique numérique » devrait-elle être modifiée ? Quelles autres formes de production devraient être admissibles à recevoir du financement en vertu de ce critère ?

Les membres du panel – qui connaissent les rouages du financement de la production audiovisuelle au Canada beaucoup mieux que moi et qui doivent quotidiennement arbitrer entre les divers intérêts en présence dans l’industrie : producteurs télé, radiodiffuseurs, producteurs numériques, organismes gouvernementaux –  auront sûrement des éléments intéressants à apporter à ces questions.

Pour ma part, je trouve que la formulation des questions du Conseil indique qu’on commence à considérer les productions médiatiques numériques non plus comme un complément aux émissions de télévision, mais comme des éléments à part entière du système qui peuvent contribuer à améliorer sa robustesse du système.

Autres formes de partenariats créés par les politiques publiques

On discute depuis quelques années de la contribution des nouveaux acteurs de l’écosystème numérique au financement de contenus. En France en particulier, où on a une longue habitude d’utiliser les mesures fiscales pour financer la création, on l’explique ainsi dans le rapport « Contribution aux politiques culturelles à l’ère numérique » de Pierre Lescure, qui date de 2013, on indique que :

Il paraîtrait légitime (…) d’ériger en principe général la règle selon laquelle tout acteur économique tirant un bénéfice de la circulation des œuvres doit contribuer à leur financement.

C’est en vertu de ce principe que les créateurs revendiquent régulièrement des mesures qui forceraient les « acteurs économiques » à contribuer au financement de leur création.

 

Taxer les FSI (fournisseurs de services internet)

C’est une question qui a été mise de l’avant en 2009, au moment d’une autre consultation du CRTC portant celle-là sur la radiodiffusion par les nouveaux médias. C’est le CRTC lui-même qui avait conclu qu’une telle taxe était réclamée par la majorité des intervenants pour aider à financer la production d’émissions de télévision et que cela échappait à sa juridiction de l’imposer. Il avait renvoyé la question aux tribunaux, beaucoup, à mon avis, pour souligner que la Loi sur la radiodiffusion était obsolète et qu’il était temps de la réviser.

Ça s’est rendu en cour suprême et la conclusion a été que les FSI n’exploitent pas des « entreprises de radiodiffusion » assujetties à la Loi sur la radiodiffusion lorsqu’ils fournissent l’accès par Internet à la radiodiffusion puisqu’ils ne participent pas à la sélection et à la création de contenu et à sa mise à disposition sous forme de forfaits.

Conclusion : il faut changer la Loi.

Pour finir, ailleurs le monde :

En France on a imposé depuis 2008, une taxe pour tous les distributeurs de contenu audiovisuel, les éditeurs de services de télévision quel que soit leur réseau de diffusion d’une part, et les distributeurs de services de télévision quel que soit le réseau de communications électroniques utilisé d’autre part. Cette taxe est administrée et récoltée par le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) dont la mission est de soutenir l’économie du cinéma, de l’audiovisuel et du multimédia.

Ailleurs dans le monde, on commence à imposer des taxes appelées « Google » ou encore « Netflix », en Angleterre, en Australie par exemple, qui visent à récupérer les taxes que ces entreprises réussissent à éviter grâce à leur grande maitrise de « l’optimisation fiscale », une façon plus diplomatique de désigner l’évitement fiscal.

Voilà, c’était un bref survol des formes de partenariats qui peuvent être créés par les politiques publiques pour financer le contenu.

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Télévision et croyance populaire

Dans le milieu de la télévision on surveille un phénomène qui ravit les uns et fait frémir les autres: le cord-cutting, terme inventé par nos amis les Américains –  jamais à court d’images punch – pour désigner les abonnés au services de câble (d’où la « cord ») qui se désabonnent (d’où le « cutting ») parce qu’ils trouvent maintenant tout leur contenu audiovisuel en ligne. Souvent quand on parle du phénomène, on mentionne Netflix et iTunes, bien sûr, mais aussi Hulu et Amazon.

Hulu est un service de diffusion en flux (version OQLF pour streaming) gratuit qui appartient – pour l’instant, des rumeurs de vente circulent – à NBC Universal , Disney (propriétaire du réseau ABC) et News Corporation.

La croyance populaire, qui ne fouille jamais très loin, croit parfois que ce service est disponible ici, ce qui n’est pas le cas: il est « géobloqué », c’est-à-dire que tout ordinateur tentant d’y accéder avec une adresse IP à l’extérieur des États-Unis n’a pas accès aux émissions.

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En apprenant cela, la croyance populaire s’imagine que c’est à cause de la réglementation du CRTC qui leur interdit l’accès au Canada.

C’est faux: le CRTC n’a aucune juridiction sur les services diffusés sur internet (j’explique pourquoi dans cet article). Mais c’est tout de même indirectement la faute au CRTC.

Une nouvelle a retenu mon attention cette semaine: la chaîne américaine CBS, qui n’est pas partenaire de Hulu , a un hit avec une série d’été, « Under the Dome« . Cette série, basée sur une nouvelle de Stephen King, est financée en bonne partie par Amazon qui la diffuse deux semaines après ABC sur son service Amazon Instant Streaming. Qui est géobloqué ici.

Mais pourquoi pas de Hulu ou de Amazon Instant Streaming chez nous, me demanderez-vous lecteurs attentifs, alors que Netflix est disponible au Canada?

Tout cela est une question de droits, une question complexe s’il en est une. Et ce n’est pas parce que les services de streaming américains qui sont associés à un réseau de télévision ne veulent pas débourser pour payer des droits de diffusion au Canada (ce que fait Netflix). C’est plutôt parce qu’ils ont tout avantage à conserver un marché distinct des droits au Canada, marché établi grâce à la protection réglementaire  accordée aux radiodiffuseurs canadiens par le CRTC et qui représenterait une valeur de 1,4 milliard de dollars en paiements d’affiliation ou en achats d’émissions pour les radiodiffuseurs et les producteurs américains, selon l’estimation d’une étude commandée par le CRTC en 2010.

Comme les auteurs de l’étude l’analysent: « La perte d’exclusivité qui se produirait si les Canadiens pouvaient consommer librement le contenu des radiodiffuseurs non canadiens diminuerait probablement de beaucoup la valeur de ce contenu pour les radiodiffuseurs et distributeurs canadiens ainsi que le prix qu’ils seraient prêts à payer pour se le procurer. » Et en conséquence les profits des radiodiffuseurs et producteurs américains.

Contrairement à ces services, Netflix est uniquement dans la business de location de contenu, que ce soit par l’acheminement de DVD par la poste ou en streaming sur le net. Le service doit donc investir de très importantes sommes dans l’acquisition de contenu afin de conserver sa base d’abonnés, qui, par ailleurs, n’est pas encore assez importante pour générer des marges de profit à la hauteur de celles de son service de location de DVD.

Derrière les croyances populaires il y a toujours une situation beaucoup plus complexe qu’on ne pourrait le soupçonner quand on examine la situation superficiellement.

Si vous cherchez à déboulonner quelques croyances populaires dans votre industrie, n’hésitez pas à faire appel à  La Fabrique de sens, l’entreprise qui creuse pour vous!
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Contenu numérique et abeilles : même combat

La semaine dernière, Pierre Lescure, ancien patron de Canal+, remettait son rapport « Contributions aux politiques culturelles à l’ère numérique » au président de la France (on trouve le rapport ici). Description par Le Monde de l’un des éléments controversés du rapport:

Pour la mission, la contribution des opérateurs de télécommunications au financement de la culture n’est pas contestable dans son principe. Depuis 2008, ils sont assujettis à une taxe (TST-D) lorsqu’ils distribuent des services de télévision, qui alimente le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) mais ils en ont contesté le principe devant la justice européenne. M. Lescure propose de substituer à la TST-D une taxe assise sur l’ensemble du chiffre d’affaires des opérateurs de télécommunication. Le produit de cette taxe serait affecté à un compte de soutien à la transition numérique des industries culturelles.

L’an dernier j’avais rédigé un billet pour le blogue de Mixmedia Montréal (j’ai déjà parlé de cet événement ici) qui parlait de cette idée de taxer les fournisseurs de services pour financer le contenu. Je trouve qu’il est encore d’actualité.

Je le reproduis ici – en l’éditant un peu. Pour l’article original, on peut aller ici.

Contenu sur le web: faisons payer les FSI

L’argument des créateurs de contenu en faveur de la taxation des fournisseurs d’accès et de services, serait, pour simplifier : nos contenus contribuent à votre richesse, il est normal que vous nous en redistribuiez un peu. Ou, pour en revenir aux sources d’externalité positives, c’est un peu comme si l’abeille réclamait sa part des profits de l’apiculteur, ou si l’arboriculteur, qui a mis sur le chemin des abeilles des arbres qui ont permis d’améliorer la qualité de leur miel, le faisait également.

Abeille_CoolL’idée de demander une redevance aux FSI pour financer les contenus audiovisuels distribués par internet a été soumise au CRTC en 2009  par des associations de producteurs, d’artisans et de créateurs, dans le cadre d’une consultation sur la radiodiffusion par ce qu’on appelait encore à l’époque les « nouveaux » médias.

Le CRTC avait alors décidé qu’il était prématuré de mettre en place des mécanismes de soutien à la diffusion d’un contenu canadien de radiodiffusion par les nouveaux médias, d’autant plus qu’il n’était pas possible de baliser cette diffusion (c’est-à-dire mesurer – le Conseil s’est rapidement aperçu que vouloir mesurer le contenu canadien sur l’internet revenait à essayer de mesurer les gouttes d’eau en provenance de cours d’eau canadiens dans l’océan…)

Pour que le Conseil puisse avoir juridiction sur les FSI dans le cadre juridique et réglementaire actuel,  il aurait fallu que ceux-ci soient reconnus comme des « entreprises de radiodiffusion », qui, en tant que partie intégrante du système de radiodiffusion canadien, sont tenus de contribuer à son développement. Le Conseil a décidé de ne pas décider… et, sans doute pour démontrer les limites de ses pouvoirs et la vétusté de la Loi sur la radiodiffusion (le président de l’époque a milité pour une refonte de celle-ci), a demandé au pouvoir législatif de prendre position. Il a donc renvoyé la question devant la Cour d’appel fédérale : est-ce que les FSI sont des entreprises de radiodiffusion ?

La Cour d’appel a répondu : non. Non, parce que les FSI n’ont pas de contrôle sur le contenu qu’ils transmettent.

Les groupes culturels ont fait appel devant la Cour suprême qui a tranché très rapidement : la Cour d’appel avait raison,  « Dans leur rôle de fournisseurs d’« accès à la “radiodiffusion” au moyen d’Internet », les FSI ne sélectionnent ni ne sont à l’origine de la programmation, pas plus qu’ils ne regroupent ou n’offrent de services de programmation. »

(Cela dit, si la réponse avait été affirmative, la question des redevances était loin d’être réglée. Les FSI auraient alors relevé de l’ordonnance d’exemption des nouveaux médias, ordonnance qui les exempte des obligations des autres composantes du système. En outre, reconnaître leur contrôle sur le contenu transmis aurait ouvert la boîte de Pandore de leur responsabilité face à ce contenu.)

On le voit, l’argumentation en faveur de la redevance, basée sur la théorie économique des sources d’externalité positives –  on contribue à votre richesse, c’est normal que vous nous en retourniez un peu – se bute, chez nous du moins, à un parcours semé d’embûches législatives et réglementaires.

On vit une période de transition caractérisée par une évidence : au plan législatif et réglementaire on utilise des outils du 20e siècle très peu adaptés à l’environnement culturel, technologique et économique qui se met en place au 21e siècle.

À venir, une synthèse/analyse du rapport Lescure surtout dans la perspective d’aller y chercher les constats qui me semblent pertinents et les bonnes idées qu’on devrait importer.

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La convergence: une évolution?

La télévision, n’importe où, n’importe quand…

C’est entendu, la télévision – et les habitudes de consommation du téléspectateur – changent. Voir par exemple cet article de Nathalie Collard dans La Presse d’aujourd’hui : “La télé où et quand bon nous semble”. Elle y prédit la fin de la bonne “vieille grille-horaire telle qu’on la connaît aujourd’hui”, puisqu’il “devient de plus en plus difficile d’asseoir les gens devant leur écran au moment de la diffusion d’une émission”.

Le rapport  Naviguer dans les eaux de la convergence II : Tableau des changements au sein de l’industrie des communications canadiennes et des répercussions sur la réglementation , publié par le CRTC le 18 août 2011 fournit des données qui appuient cette conclusion. La moyenne des patates de sofas consomme de plus en plus de contenu vidéo en ligne :

  • Le trafic vidéo généré par l’utilisateur individuel occupe désormais la part la plus importante du trafic internet au niveau mondial.
  • La part du divertissement en temps réel (consommation de contenu vidéo et audio) dans le trafic Internet nord-américain est passée de 29,5% à 42% en deux ans. On prévoit que d’ici 2014 le taux d’augmentation annuel de la diffusion de vidéos par Internet sur un téléviseur atteindra 144%.
  • La consommation vidéo en ligne est tributaire d’une augmentation accélérée de la technologie qui la rend possible: en 2000, il fallait compter trois jours pour télécharger un film de qualité DVD de 4 G; en 2010, il faut compter deux heures.

… mais surtout de mon sofa, après le souper

Cela dit, le rapport fournit quelques données indiquant que la patate de sofa n’est pas encore tout à fait prête à délaisser ses habitudes:

  • En 2009, les Canadiens regardaient majoritairement la télévision « en direct».  Ceci représentait des taux de visionnement de la télévision de 84 % et de 91% pour les anglophones et les francophones respectivement. Même s’il est presque certain que ces pourcentages ont baissé en 2010, on peut raisonnablement penser que les consommateurs continuent de préférer regarder les émissions de télévision selon l’horaire prévu.
  • Les consommateurs canadiens ne remplacent pas nécessairement le temps consacré à Internet par celui passé devant le téléviseur – 40% à 50 % des personnes sondées de moins de 55 ans utilisaient Internet tout en regardant la télévision, et la majorité d’entre elles ont indiqué qu’elles portaient attention aux deux. Dans certains cas, les consommateurs regardent la télévision tout en discutant avec d’autres téléspectateurs par l’intermédiaire des médias sociaux ou des blogues.

Il y a un an,  la revue The Economist publiait un dossier spécial sur la télévision qui voyait un avenir à la télévision linéaire (j’en rendais compte ici).  Les principales raisons invoquées pour la survie de la télévision de rendez-vous reposaient sur des analyses comportementales qui se résumeraient simplement ainsi: nous sommes des animaux sociaux, foncièrement paresseux qui aimons qu’on choisisse à notre place (des “followeurs”, quoi…)

Pendant ce temps, l’écosystème s’adapte

La convergence, qui est maintenant une réalité dans les industries des télécommunications et de la radiodiffusion, c’est l’adaptation en parallèle et semblable de systèmes, d’espèces, d’organismes aux pressions de leur environnement.  En biologie, on parle de convergence évolutive ou d’évolution convergente. Il est intéressant de noter que dans l’histoire humaine, ce type de convergence peut se dérouler à travers le temps. Certaines technologies ont été inventées indépendamment par plusieurs civilisations: l’écriture  par exemple, serait apparue dans les civilisations sumérienne vers 3000 av. J.-C., chinoise vers 1300 av. J.-C. et précolombienne vers 650 av. J.-C. (Source: Wikipedia – qui d’autre?)

Je trouve qu’on oublie souvent, quand on discute de l’avenir de la télévision, de considérer l’élément qui en est la base, le contenu audiovisuel. La discussion se déroule, comme dans mon avant-propos, au plan de la diffusion (où, quand, comment), où au plan de la mise en marché (comment façonner le contenu autour d’une proposition de valeur, pour pouvoir produire, puis diffuser).

Ainsi j’ai assisté la semaine dernière à un meetup organisé par un nouveau groupe, Contenu Montréal Content, autour du thème “La monétisation du contenu”.

Le directeur de la créativité média de V Télé, Franz Fontaine, a répondu à la question sous-jacente ainsi :  on finance le contenu grâce à “un nouveau modèle de coproduction et de diffusion dans lequel l’annonceur pourra non seulement financer partiellement ou totalement le projet mais également, participer à la production et au développement du scénario.”

Bref, on réinvente la commandite. Au début de la télévision, on avait rapidement compris le pouvoir de persuasion de l’intégration d’une marque dans la trame narrative:

Extrait de l’émission “Ici Louis-José Houde” diffusée à Radio-Canada. Les clochettes comptent le nombre de fois où le nom de la marque est mentionné (10).

Aujourd’hui, au lieu de décliner la marque dans une seule propriété, et d’assommer le public, on l’intègre sur toutes les plateformes disponibles.  Ça convient mieux à un public qui s’est raffiné au fil des ans et en a vu et entendu d’autres. On appelle ça le progrès.

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Télévision, c’était demain 2: l’ère Netflix

L’automne dernier j’avais rédigé un billet sur l’avenir possible de la télévision, “Télévision, c’était demain”, où j’abordais quelques-unes des avenues qui se dessinaient pour la boîte à images.

J’ai pensé revisiter cette thématique à la lumière de quelques lectures récentes et réflexions subséquentes, en quelques volets.

Premier volet : Netflix contre la télévision traditionnelle

Netflix domine le marché de l’accès au contenu en ligne et est, en conséquence, identifié comme l’ennemi public numéro un de la télévision traditionnelle.

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La bande des quatre et l’invasion des Joueurs Étrangers!

Au Canada, ils sont quatre à pratiquer l’intégration verticale et ils sont les champions mondiaux de cette discipline.

Les parts de marché combinées de Shaw, Rogers, Bell et Quebecor dans la distribution, la programmation, l’accès Internet fixe et les communications mobiles dépassent largement celles des Américains. Dans ce domaine, nos entreprises canadiennes font mordre la poussière aux géants Comcast/NBCU (nouveaux mariés, par ailleurs), DirecTV, Time Warner Cable et Dish Network (entre autres parce que les américaines ne sont pas dans le mobile).

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Mariage web-télé: gros contrat de mariage en vue

Il semble qu’en 2011 les bans du mariage entre la télévision et le web seront encore publiés. 

Si mariage il y avait, il faudra absolument un contrat de mariage. Et c’est là que les choses se compliquent.

Il y a derrière la négociation de ce contrat une quantité impressionnante d’enjeux,  et beaucoup d’argent. Dans son panier de mariée la télévision apporte une expérience de plus de 50 années à captiver des auditoires de masse et à engranger d’importants revenus en échange.

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Quand le grand vent numérique fracasse les fenêtres, la liberté s’engouffre, les revenus s’envolent, que reste-t-il pour les créateurs?

Hier,  les cinéastes recevaient les réactions à leur œuvre après sa diffusion. Cette diffusion se déroulait selon une chronologie linéaire de distribution, qui allait de la sortie en salles à la diffusion à la télévision hertzienne avec, entre les deux, ventes de vidéos et DVD, vidéo sur demande, télévision payante.

Aujourd’hui, ces fenêtres de diffusion sont fracassées, les cinéastes recrutent leur auditoire avant même que la première image soit tournée, le grand écran est une méthode de diffusion parmi d’autres et pas nécessairement la plus lucrative.

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CRTC, Internet, télévision, technologie, web

Apparition spectrale …

La route des hyperliens sur Google est jalonnée de détours inattendus.   Ainsi, en épluchant le « Rapport de surveillance des communications » du CRTC afin d’essayer d’apercevoir l’avenir des communications, j’ai suivi un itinéraire où est apparue l’image de fantôme ci-dessous…

D’un rapport aride du CRTC à une image de fantôme, en quelques clics, la magie du web!

Vous ne voyez pas le fantôme? Ce n’est pas grave, moi non plus! Mais la dame qui a envoyé la photographie au site About.com: paranormal phenomena est convaincue qu’il s’agit de la tête d’un homme avec une casquette qui s’est révélée sur sa photo après qu’elle l’ait prise.

 

Comment un aride rapport du CRTC a-t-il pu mener sur cette piste? Suivez le guide.

Le rapport indique que l’industrie des communications, dans son ensemble, a connu une hausse de ses revenus de 2,1% par rapport à 2008, malgré la récession et la baisse des revenus publicitaires de la télévision traditionnelle (décroissance de 9% depuis 2005 pour la télévision de langue française).

Intéressant… j’explore donc les raisons de cette hausse. Première explication: augmentation des revenus des distributeurs de services de télévision de 7,4 %.  Dans un pays où le taux de pénétration de ces services atteint 90% des foyers, il y a fort à parier que les irréductibles non abonnés ne le seront jamais. Effectivement, il n’y a pas eu une hausse des abonnements équivalente mais plutôt une hausse des revenus par abonnés. La télévision numérique est arrivée à temps pour cette industrie qui ne veut pas partager ses revenus avec la télévision traditionnelle (mais ça c’est une autre histoire – voir mon billet sur la décision du CRTC).

Deuxième explication: augmentation des revenus des services spécialisés, payants, à la carte et sur demande de 6%. Cela est dû à l’augmentation du nombre de services, passé de 148 à 180 en quatre ans (CRTC – Relevés statistiques et  financiers 2005-2009).  Si on prend les 24 heures d’une journée, multipliées par les 30 quelques millions de Canadiens et Canadiennes, divisées par les 26,5 heures passées chaque semaine devant la télévision par la moyenne des patates (de sofa), qu’on jette dans l’équation la centaine d’adopteurs précoces, en file devant l’Apple Store de la rue Ste-Catherine à Montréal à 4 h 30 du matin pour obtenir le premier iPad… on obtiendra bientôt une offre de services de télévision canadiens qui excédera la demande.

Alors, où les quatre grandes entreprises canadiennes de communications intégrées (BCE, Telus, Rogers et Quebecor) trouveront-elles leurs profits dans les prochaines années?  Suivons l’argent: les revenus de l’industrie des communications se sont établis à 55,4 milliards $. 74% de ces revenus provenaient des télécommunications, soit 41 milliards $. En 2009, 41% des revenus des services de télécommunication provenaient des services sans fil.

Autre fait intéressant provenant d’un autre rapport du CRTC (Naviguer dans les eaux de la convergence – février 2010):

En 2008, 74,3 % des foyers canadiens étaient abonnés à des services sans fil55. Bien que la croissance des abonnements ait fléchi, celle des revenus de données demeure vigoureuse. Le revenu moyen par utilisateur (RMPU) est passé de 49 $ par mois pour les services sans fil en 2004 à 60 $ par mois en 2008. Les analystes font porter le crédit d’une grande partie de l’augmentation sur l’utilisation des données pour des services comme le courriel, l’envoi de messages texte, la navigation sur le Web et, de plus en plus, la livraison de contenu audio et audiovisuel.

Pour la livraison de contenu audiovisuel, les téléphones intelligents ont besoin de connexions à haut débit, les réseaux 3G et 4G par exemple.  En 2009, environ 55% de la population canadienne était abonnée à un service 3G.

Et sur quoi naviguent les connexions sans fil à haut débit?  Sur le spectre,  un espace conceptuel sur lequel est organisé et hiérarchisé le phénomène physique des ondes électromagnétiques. La plupart des états considèrent que le spectre est un bien public, une ressource nationale qui a l’avantage d’être inépuisable, mais pas illimitée. D’où la nécessité d’en confier la gestion à des organismes publics. Au Canada, cette responsabilité est exercée conjointement par le CRTC et Industrie Canada.

Est-ce que l’Eldorado de la communication de demain se trouvera dans la mobilité?  Une entreprise comme Rogers, par exemple, s’y prépare : elle contrôle du spectre dans toutes les plus importantes radiofréquences de communication.

Pour l’instant, je ne vois pas le spectre dans la photo, mais je vais continuer à regarder. 

CRTC, Internet, web

Neutralité du net: la gigue des plombiers

Les plombiers du net peuvent faire giguer les services et les applications flushés dans leurs tuyaux. Grâce à cette Pratique de gestion du trafic Internet (1) et autres PGTI, les fournisseurs de services Internet (FSI) exercent un contrôle sur le métaphorique flot du réseau.  Grâce aux avancées technologiques, les FSI peuvent gérer le trafic en modulant l’accès, ou même en le bloquant, à certaines applications, services ou abonnés.

Au nom de la neutralité du net,  certains voudraient les empêcher de détenir ce pouvoir. Même Peter Pan (et ses amis) s’en mêlent. À preuve, ce site où ils appellent à la lutte contre ces gros plombiers de telcos et cablecos.

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